dimanche 28 juillet 2019

Libye : message complet lu le 30 avril


  Attention, pas de cercle de silence à Strasbourg ce 30 juillet.
Retrouvons-nous le 30 août.

Fin juin, la capitaine Carola Rackete décidait de faire débarquer son bateau See Watch 3 à Lampedusa malgré l'interdiction, après plus de deux semaines bloquée en mer par les pays européens. Cela a mis une nouvelle fois le projecteur sur ce qui se passe en Méditerranée, et sur le rôle de la Libye et de nos États européens.
C'était justement le thème donné au cercle de silence pour son onzième anniversaire, le 30 avril dernier. La prise de parole au début du cercle donnait des détails pas si médiatisés sur toute cette affaire. C'est l'occasion de la reproduire par écrit. Il n'y aura pas de cercle ce 30 juillet (prochain cercle le 30 août). À la place, faites circuler ce message !


Les cercles de silence ont été lancés en 2006 par les franciscains de Toulouse. Leur but : faire connaître ce qui est fait à des étrangers, en notre nom mais loin des regards, notamment dans les Centres de Rétention. Par le silence, inviter chacun et chacune à se questionner : l'acceptons-nous ? À Strasbourg, ils se tiennent depuis onze ans : avril 2008.
Je vais dire un mot de la rétention parce que c'est l'origine et qu'il y a une chose importante à dire à son sujet, puis passerai au thème principal de ce soir : la Libye et la Méditerranée. Depuis 2007, la durée de rétention, cette prison-en-attendant-l'avion pour les personnes visées par une Obligation de Quitter le Territoire, a été deux fois augmentée : de 30 à 45 jours puis, depuis janvier 2019, 90 jours. Le but officiel est d' « accroître l'efficacité des reconduites ». En pratique, environ 90 % d'entre elles ont lieu dans les 30 premiers jours, et dans un cas sur deux, la personne enfermée se révèle non expulsable. Enfermer deux mois de plus ne sert à rien, qu'à enfermer. Être séparé de sa vie et de ses proches, dans des lieux exigus, bondés, sans intimité, avec pour seul accès au grand air une cour grillagée de partout, un accès aux soins limité ou inexistant, et avec strictement rien à faire pendant trois mois.
Mais pour ce onzième anniversaire, nous mettons l'accent sur une chose semblable qui est faite à des étrangers, loin des regards et en notre nom : c'est la Libye entière qui est devenue un « camp de concentration à ciel ouvert, financé par l'Union Européenne », selon le mot du maire de Palerme. La Méditerranée en est la gardienne meurtrière.
Pardon je vais être un peu long mais il n'y a pas le choix, pour décrire vraiment la situation. Déjà, je vais redire ce qu'est la Libye pour les étrangers. C'est connu, mais pas tant répercuté. Les témoignages s'accumulent : les étrangers en Libye vivent l'enfer. Je ne citerai qu'une longue mission de l'ONU (2018) décrivant des « horreurs inimaginables ». Pardon, ça va être pénible. Les étrangers sont entassés dans des prisons sordides, mal nourris, sans soins. ou ailleurs, ils sont torturés, violés vendus comme esclaves, ou tués à discrétionpar les autorités, ou par n'importe qui. Je cite le rapport :
« Ils sont à la merci d'innombrables prédateurs qui les considèrent comme des marchandises à exploiter et à extorquer »,
« L'écrasante majorité des femmes et des adolescentes » déclare avoir été « violées par des passeurs ou des trafiquants ».
«D'innombrables migrants et réfugiés ont perdu la vie en captivité tués par des passeurs, après avoir été abattus, torturés à mort ou tout simplement avoir été laissés mourir de faim ou de négligence médicale».
«Dans toute la Libye, des corps non identifiés de migrants et de réfugiés portant des blessures par balle, des marques de torture et des brûlures sont fréquemment découverts dans des poubelles, des lits de rivière asséchés, des fermes et le désert.»
Et la Libye est en guerre. Mi-avril, des belligérants à l'assaut de Tripoli sont entrés dans une de ces prisons à étrangers et ont ouvert le feu, gratuitement. C'est un crime de guerre. Des étrangers sont enrôlés de force dans une armée ou l'autre.
Enfin, les Libyens rapatrient systématiquement chez eux les occupants de bateaux de fortune secourus ou interceptés en mer. Le journaliste irlandaise Sally Hayden, qui a rapporté des témoignage un centre où les gens sont torturés, indique que la majorité d'entre eux sont des gens qui ont déjà fui la Libye en bateau ces deux dernières années, et y ont été ramenés. Elle souligne aussi dans un article de l'Irish Times que de nombreux enfants sont parmi eux, parfois nés en Libye.
Que font les États de l'Union Européenne ? Depuis 2015, ils donnent à la Libye les moyens financiers, techniques (bateaux, « formation » des garde-côtes, centre de coordination naval…) et juridiques de retenir encore mieux les gens qui veulent la fuir, pour l'Europe. Avec leur aide, ce pays a fait reconnaître internationalement (juin 2018) une vaste zone au large de ses côtes, où il est désormais responsable de coordonner les secours. (la plupart des états côtiers ont une telle zone enregistrée à l'ONU. Pour cela, il faut faire état d'avoir le matériel, le centre de coordination à terre, et les moyens humains nécessaires : nous les leur avons donnés ; plus de 200 millions € ont été dépensés par l'UE). Depuis, quand il ne laisse pas des bateaux couler, ce qui arrive, il ordonne aux navires privés ayant secouru des naufragés de les débarquer chez lui. Ces ordres sont illégaux, le Haut-Commissariat aux réfugiés de l'ONU l'a répété avec insistance : car le débarquement doit se faire en lieu sûr. Mais il n'y a aucun recours. Ce Haut-Commissariat appelle nos États à modifier leur action. En 2017 et 2018, 29 000 personnes ont été ainsi ramenées de force en Libye.
J'ajoute une remarque pour être clair : dès avant la reconnaissance de la zone de secours libyenne, les Libyens avaient déjà menacé d'ouvrir le feu sur un bateau associatif, interdit à un autre de procéder à un sauvetage, et coulé un bateau en détresse sur lequel restaient des occupants dont un petit enfant. Nos États savaient très bien ce qu'ils faisaient en aidant les Libyens.
Si tout ça est ignoré, nos États continueront d'avoir les mains libres.
Parfois, des naufragés sont cependant recueillis hors des griffes libyennes. Pendant des années, ils ont été débarqués en Italie et à Malte. Ces pays, laissés soigneusement seuls par les autres États européens pour accueillir ces gens, refusent désormais tout débarquement. Et tous nos États empêchent par tous les moyens les rares bateaux associatifs de secourir ou de débarquer des naufragés (retrait d'immatriculation, poursuites judiciaires fantoches, interdiction de naviguer dans la zone problématique etc. Jusque six bateau ont été ainsi simultanément bloqués à terre). Rien que depuis 2014, plus de 17000 personnes sont mortes en Méditerranée selon le recensement de l'Organisation Maritime Internationale. Bref : que les gens se noient ou soient esclaves en Libye, tout est bon, pourvu qu'ils n'arrivent pas ici et qu'on n'en parle pas.
Il ressort une question de cela : sommes-nous devenus fous ?


Note. Le New York Times s'est procuré une vidéo d'un « sauvetage » par une vedette libyenne et l'a précisément commentée : https://www.youtube.com/watch?v=dcbh8yJclGI. Pour comprendre ce qui se passe, elle est un document à voir absolument. Et aussi : documentaire Arte visible jusqu'au 29 mai Libye, retour en enfer.



De petites faits ont été lus au cours du cercle.


1. Il y a dans le monde 68,5 millions de personnes déracinées pour échapper à un conflit ou à la persécution; parmi elles 25,4 millions sont réfugiés dans un autre pays que le leur (chiffres HCR). la France accueille seulement 165 000 personnes avec le statut de réfugié. Il y en a 3,5 millions en Turquie, 1,4 millions en Ouganda.


2. De l'écrivain Laurent Gaudé, écrivain,faisant parler une colonne de migrants
" Quand avons nous perdu ce qui nous donnait lumière et vie?
Quand sommes nous devenus si silencieux et si dociles à la peine?
Nous sommes arrêtés,
Dans nos vies, nos cœurs,arrêtés blessés.
Quand quitterons nous la nécessité?
Aurons nous des noms à nouveau, des histoires, des voix?
Aurons nous de l' espace autour de nous et un avenir au bout de nos pas?"


3. Reportage d'Arte. La journaliste est dans un bateau associatif qui reçoit un message des garde-côte- libyens présents pendant un sauvetage. "Remettez-nous les migrants. On doit les ramener en Libye. Si vous ne venez pas, je vous tue" : voilà comment le commandant d'un bateau garde-côte libyen, chargé de "coordonner les secours" entend empêcher un sauvetage par un bateau associatif.


4. Interrogé par une journaliste, un réfugié érythréen du camp de Daher al-Jabal en Libye : “Does the world have eyes? Tell the world we are humans, not animals. We need help,”


5. Jacques Toubon, Défenseur des Droits : « On traite les migrants comme une pathologie. Ce n'est pas une pathologie, c'est le mode de fonctionnement du monde.
La thèse de l'appel d'air appuie toutes les politiques de restriction de l'immigration et des droits des migrants.
Aucune étude au monde n'a démontré que l'appel d'air existe.
Il faut ouvrir les droits de l'immigration légale. Nous avons la possibilité d'accueillir.
Les réfugiés en Europe représentent aujourd'hui 0,25% de la population. Nous avons les moyens de les accueillir. »


6. En 1979, la France a accueilli d'un coup plus de 120 000 réfugiés vietnamiens, cambodgiens et laotiens fuyant la guerre. Comme nous avons changé !